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Petite réclamation, grosse facture
Depuis quelques années, sans tambour ni trompette, les
assureurs ont changé leur méthode de calcul des primes
Alec Castonguay
Édition
du lundi 6 octobre 2003
Mots
clés : Québec (province), Économie, Automobile, réclamations
Les compagnies d'assurances en ont assez des «mauvais
clients», ces automobilistes qui réclament pour de petits incidents. Au milieu
de la concurrence féroce que se livrent les assureurs au Québec, les
«conducteurs à risques» payent maintenant pour leur comportement. Et beaucoup
de gens écopent sans le savoir, puisque des réclamations autrefois sans
importance, comme les bris de vitres d'autos, entraînent aujourd'hui des
hausses spectaculaires de la prime d'assurance.
Depuis quelques années, sans tambour ni trompette, presque à l'insu des
automobilistes, les assureurs ont changé leur méthode de calcul des primes.
Maintenant, deux réclamations, responsables ou non, -- pare-brise, vol, feu,
vandalisme, accident, etc. -- sur une période de 24 mois, entraînent une
tache à votre dossier, donc une hausse de prime. En somme, deux ou trois bris
de vitre peuvent coûter plus cher qu'un seul accident de 10 000 $,
car les primes grimpent en fonction du nombre de réclamations. «Pour les
assureurs, plus tu réclames, plus tu es un client à risque», souligne
Jocelyne Valiquette, courtière d'assurances chez J
Gérard Fortin & associés.
La facture, pour ces clients, est d'ailleurs de plus en plus salée.
«Aujourd'hui, les assureurs veulent être sûrs de garder les bons clients qui
ne réclament pas ou très peu», explique Louis Cyr,
vice-président du Groupe Cyr, un cabinet de
courtiers d'assurances.
«Si une personne, poursuit M. Cyr, réclame quatre
ou cinq fois en deux ans, ils perdent de l'argent avec elle. Pour ne pas
pénaliser les bons clients, ils préfèrent augmenter substantiellement les
primes du fautif, parfois de 100 % ou 200 % en se disant :
"s'il n'est pas content, il a juste à aller ailleurs". Et c'est là
que les gens vont se plaindre à l'émission JE en disant que personne ne veut
les assurer. Mais c'est normal, ils avaient juste à ne pas réclamer sans
arrêt pour des détails ! On est en train de vivre un changement, c'est
dorénavant le juste prix pour tout le monde et non plus une moyenne.»
Selon le BAC, ce changement de cap est attribuable à la
féroce concurrence que se livrent les 180 compagnies d'assurances présentes
au Canada. Une concentration qui n'a pas d'équivalent ailleurs dans le monde.
«C'est plus facile aujourd'hui avec les systèmes informatiques de voir
précisément qui réclame beaucoup, explique Andrée Cadieux,
directrice des services aux membres et aux consommateurs au BAC. Avec la
compétition, les assureurs préfèrent garder les bons clients, quitte à
pénaliser les moins bons en les faisant payer plus cher.»
Les réassureurs, ces entreprises qui assurent les
compagnies d'assurances contre les grandes catastrophes, mettent également
beaucoup de pression sur les assureurs depuis cinq ou six ans, contraignant
ces derniers à gérer de façon plus serrée leur finance. Ils envoient donc la
facture aux mauvais clients seulement.
Les pare-brise responsables de beaucoup de hausses
Et ce sont maintenant les réparations de pare-brise qui font souvent pencher
la balance. «La plupart des assureurs avec qui je traite n'en tenaient pas
compte il y a quelques années encore, explique Jocelyne Valiquette.
Mais il est clair que maintenant, la majorité des assureurs calculent un bris
de vitre, même une petite réparation de 80 $, comme une perte et une
réclamation en bonne et due forme.» C'est donc dire qu'une réclamation de
trop pour un bris de vitres d'auto peut faire bondir vos primes.
En 2002, les automobilistes québécois ont réclamé 185 648 bris de vitre
à leur compagnie d'assurances, soit 31,2 % de toutes les demandes
concernant les voitures. C'est, et de loin, le deuxième secteur de paiement
en importance pour les compagnies, après les accidents -- 57 % des
réclamations en 2002.
Des chiffres qui étonnent peu quand on va voir sur le terrain ce qui cause ce
nombre considérable de réclamations pour les pare-brise. Un coup de sonde
incognito auprès de 10 garages Lebeau vitres d'autos, Duro
vitres d'autos et Vitro Plus de la région de Montréal a permis de constater
que l'information donnée aux automobilistes est souvent incomplète. Dans huit
de ces endroits, le technicien a conseillé de faire réparer le pare-brise et
d'envoyer la facture à l'assureur, même pour une petite réparation. «Ça ne
coûtera rien monsieur, on s'occupe de tout», répète-t-on souvent, à l'image
des publicités que ces entreprises font circuler.
«J'en fais à la pelle chaque jour des réclamations, explique un réparateur
dans un Lebeau vitres d'autos de Laval. C'est la très grosse majorité des
gens qui optent pour faire payer l'assureur. C'est beaucoup plus simple pour
vous, c'est moi qui m'occupe de réclamer.»
Dans un Duro de Montréal, une technicienne confirme
que «oui, la vaste majorité des clients réclament à l'assurance même pour des
petits points d'impact». En fait, dans un seul des 10 garages, le réparateur
a pris soin de souligner que réclamer à l'assureur pouvait au bout du compte
faire augmenter les primes annuelles.
Louis Cyr conseille de ne jamais réclamer pour un
bris de vitre d'auto. «Moi-même je roule avec une franchise de 1000 $
pour les réparations de pare-brise, ça m'enlève la tentation de réclamer pour
ça.»
À l'Union des consommateurs, on estime que «c'est un mauvais calcul de
réclamer à l'assureur pour des petits sinistres comme des vitres d'autos».
«Il faut bien magasiner son assureur, parce que pour certains, une petite
réparation ne compte pas comme une réclamation, soutient Charles Tanguay, responsable des communications de l'organisme.
Mais en général, c'est mieux d'augmenter la franchise pour les bris de vitre,
donc de payer moins annuellement, et de sortir l'argent de sa poche en cas de
réparation. Et n'écoutez pas les réparateurs de pare-brise, ils pensent plus
à leur business qu'à votre bien quand ils conseillent de réclamer à
l'assurance.»
Chez Belron Canada, le plus important réparateur de
pare-brise au Canada, avec notamment les bannières Lebeau vitres d'autos et Duro vitres d'autos, on explique que la consigne sur le
terrain est «de ne jamais dire qu'il faut toujours réclamer». Mais on
soutient que c'est normal de ne pas spontanément parler des risques de hausse
de prime aux clients. «Ce n'est pas notre job de faire ça, affirme Pierre
Caron, vice-président aux ventes et au marketing chez Belron
Canada. On veut bien servir le client et faire un travail de qualité, mais on
est vitrier, pas assureur. C'est aux gens de bien s'informer.»
Louis Cyr pense que les gens sont trop peu informés
sur le fonctionnement des assurances. «Est-ce que les gens comprennent bien
l'impact des bris de vitre sur leur prime ? Pour la grande majorité,
c'est non. Ils savent souvent juste que s'ils vont chez Lebeau ou Duro, ça ne coûtera rien. Mais c'est faux. Au bout du
compte, c'est toujours l'assuré qui encaisse la facture, jamais la compagnie
d'assurances.»
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